Intégration de la technologie écologique

Intégration de la technologie écologique

Pourquoi et comment les firmes développent-elles des éco-innovations ?

Responsabilité sociale et objectifs de la firme

3La mise en œuvre d’un mode de développement durable est devenue un objectif de politique publique dans les pays industriels et la modification des comportements des producteurs et des consommateurs constitue le moteur de cette « nouvelle économie » (Laperche, Crétiéneau, Uzunidis, 2009). Les entreprises sont ainsi amenées à développer des comportements socialement responsables. La responsabilité sociale des entreprises signifie « l’intégration volontaire par les entreprises de préoccupations sociales et environnementales à leurs activités commerciales et à leurs relations avec les parties prenantes » (Commission Européenne, 2001). Le développement de technologies respectueuses de l’environnement s’inscrit de la part des firmes dans cette responsabilité sociale. Cependant, dans quelle mesure la préoccupation environnementale peut-elle s’intégrer dans les objectifs de la firme, pour laquelle la réalisation de profit est une question de survie ?

4En effet, l’analyse économique de la firme met l’accent soit sur un objectif principal (la maximisation de profit dans l’approche néoclassique), soit sur une pluralité d’objectifs (à la réalisation de profit s’ajoute par exemple la virtuosité technique et la croissance de la taille dans l’approche managériale), soit encore sur l’absence d’objectif (lorsque la firme disparaît au profit d’un nœud de contrat dans les approches transactionnelles contemporaines et dans la théorie des droits de propriété). Lorsqu’une pluralité d’objectifs est acceptée, deux éléments sont notables : d’une part, la réalisation de profit (et non sa maximisation) reste la condition du développement d’autres objectifs et d’autre part, les objectifs acceptés sont des objectifs internes à l’entreprise (le développement technologique, la croissance de la taille). La préoccupation envers l’environnement et la société, que l’on peut qualifier d’objectifs externes, ne sont pas appréhendés par les théories traditionnelles de la firme (Laperche, Uzunidis, 2011).

5Les premiers travaux (dans les années 1930) portant sur la responsabilité sociale des entreprises, développés aux États-Unis étaient liés à l’éthique religieuse et au rejet de l’utilitarisme (Bowen, 1953 notamment, voir Acquier, Gond, 2005 ; Acquier, Aggeri, 2008). En revanche, les travaux plus contemporains développent d’autres arguments. À partir des années 1960, la taille des entreprises augmente et leur légitimité est peu à peu remise en question. Les salariés refusent d’abord les conditions de travail difficiles (travail à la chaîne) imposées par le régime d’accumulation fordiste. À cette période et face à la crainte que suscitent les grandes entreprises, celles-ci affichent, notamment aux États-Unis, leur intérêt pour les questions sociales. Les années 1980 et 1990 vont amplifier le phénomène alors que la mondialisation commerciale, productive et financière porte en elle des vagues de licenciements issus des délocalisations, rationalisations et fusions, etc. L’ère de la précarisation du travail salarié (Laperche, Uzunidis, 1999), imposée par les besoins de flexibilité accroît les tensions entre le capital et le travail. L’ubiquité permise par la diffusion planétaire et instantanée de l’information accroît la perception des risques économiques (perte d’emplois), sociaux (dégradation des conditions de travail) et environnementaux (catastrophe de Tchernobyl, naufrages, réchauffement climatique, crise énergétique) (Beck, 2001).

6L’« autoréglementation de l’entreprise » selon l’expression d’A. Supiot (1989) (que l’on peut rapprocher dans le langage managérial anglo-saxon à la soft law) se développe dans le domaine du travail, mais aussi dans le domaine environnemental. Les chartes, codes de conduites, normes et référentiels se multiplient montrant une conscience plus grande des entreprises vis-à-vis de l’intérieur (organisation du travail) et de l’extérieur (respect de l’environnement), qui est le fruit de la pression exercée par un ensemble d’acteurs (consommateurs, ONG, investisseurs socialement responsables). Cette prise en charge par les entreprises des problèmes sociaux et environnementaux est d’autant plus nécessaire que l’État Providence a laissé place à un État minimum. Son rôle se situe aujourd’hui davantage dans l’incitation et l’accompagnement à la responsabilité entrepreneuriale (au travers des discours, des déclarations de principe, des partenariats, de programmes publics privés, d’élaboration concertée de chartes) [1][1]En France par exemple, les grandes entreprises cotées sont de… qui complètent l’intervention indirecte (par la taxation notamment) plutôt qu’en la prise en charge directe de ces problèmes (le « Grenelle de l’environnement » en France aurait pu être considéré comme une exception, mais son application très timide eu égard aux premiers accords relativise sa portée).

7Dans les années 1980, la théorie des parties prenantes se développe, se structure et donne des arguments intéressants sur les raisons pour lesquelles la firme développe des comportements responsables. Les parties prenantes correspondent selon la définition de Freeman (1984, p.46) à « tout groupe ou individu qui peut affecter ou qui peut être affecté par la réalisation des objectifs de l’entreprise ». Il existe deux grandes catégories de parties prenantes (Carroll, 1989), les parties prenantes primaires (ou contractuelles) qui concernent les agents en relation directe et définie contractuellement avec l’entreprise, comprenant les actionnaires, salariés, clients, fournisseurs ; les parties prenantes secondaires (ou involontaires) qui regroupent les agents situés autour de l’entreprise et envers lesquels l’action de l’entreprise peut avoir un impact : consommateurs, riverains, collectivités, organisations non gouvernementales. Donaldson et Preston (1995) regroupent les travaux, nombreux, portant sur les parties prenantes en trois approches : l’approche normative, dans laquelle la responsabilité sociale, mue par l’éthique et la morale est un idéal à atteindre ; l’entreprise doit y aboutir par la prise en compte (contrainte ou non) des objectifs de ses différentes parties prenantes. Prélevant des ressources (travail, matières premières), elle doit à son tour préserver leur renouvellement. L’approche descriptive comprend des travaux étudiant empiriquement le comportement des entreprises et évaluant leur responsabilité ; l’approche instrumentale regroupe des études qui cherchent à démontrer que la prise en compte des aspects sociaux et environnementaux est un moyen d’améliorer les résultats de l’entreprise. Dans ce contexte, l’idée est que la RSE peut revêtir une valeur économique directe. Bien que leur responsabilité première soit de générer des profits, les entreprises peuvent en même temps contribuer à des objectifs sociaux et à la protection de l’environnement, en intégrant la RSE comme investissement stratégique au cœur de leur stratégie commerciale, dans leurs instruments de gestion et leurs activités.

8La RSE est désormais ancrée dans les comportements des entreprises. Ces comportements démontrent que loin d’être considérés comme des éléments externes à l’entreprise, la protection de l’environnement ou le bien être des salariés et de la société dans son ensemble sont de plus en plus considérés comme des éléments essentiels de leur stratégie de production et … de réalisation de profit. L’entreprise n’est pas un monde à part mais elle est une organisation encastrée dans son environnement social et naturel ; elle doit donc intégrer celui-ci dans sa stratégie. L’environnement social et naturel agit à plusieurs niveaux sur l’entreprise : les normes, issues d’une pression sociale forte contraignent et/ou incitent les entreprises à agir d’une manière ou d’une autre. La pression des pouvoirs publics, directe et indirecte, crée des contraintes et dessine des voies comportementales. Ainsi, de nombreuses enquêtes menées auprès d’entreprises de toutes tailles montrent que la responsabilité sociale, malgré son caractère a priori volontaire, résulte pour une part du respect des contraintes légales. La stratégie des autres acteurs (concurrents, partenaires) impulse également, par effet de mimétisme, tel ou tel comportement. Il en découle une forme d’ « isomorphisme institutionnel », (DiMaggio, Powell, 1983 ; Rubinstein, 2006), une tendance à l’homogénéisation des comportements des entreprises vers la responsabilité sociale.

Add Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *